C'est une nécessité de fait. Bien faire quelque chose demande du temps, beaucoup de temps ! De l'apprentissage. De la pratique. De l'expérience. L'inflation de la multiplicité des domaines d'expertises s'accélère. Plusieurs vies ne suffiraient pas à explorer ne serait-ce que quelques rubriques d'un catalogue qui ne cesse d'enfler, de se diversifier. Il faut choisir une voie, et ce de plus en plus tôt, et donc sur des bases de plus en plus incertaines. Compromis entre des aspirations en gestation, des évaluations externes mais pas moins subjectives pour autant, des contraintes matérielles, etc. Il faut se soumettre aux réalités, quand bien même il y aurait beaucoup à faire pour améliorer les conditions préalables à ces engagements d'une vie. Et les contraintes factuelles nous obligent à spécialiser notre activité individuelle. Heureusement qu'en général l'homme est heureux de bien faire ce qu'il sait faire ! Ainsi, les regrets de ne pas avoir exploré d'autres chemins demeurent supportables...
Il semble inutile d'épiloguer davantage sur cette nécessité de la spécialisation. De la spécialisation de l'activité ! Mais qu'en est-il de la spécialisation de l'entendement ? En amont des approfondissements et des développements spécialisés excessivement chronophages ?... N'y a t-il pas confusion entre une intelligence beaucoup plus généraliste et polyvalente qu'il n'y paraît et les applications spécialisées de cette intelligence ?
La spécialisation à outrance règne actuellement en maîtresse dans tous les domaines de la connaissance. Moteur favorable aux avancées technologiques, par exemple, (avancées malheureusement trop souvent d'inspirations exclusivement mercantiles inscrites dans des visions à court terme), cette spécialisation devient gangrène pour l'intelligence individuelle qui ne saurait être que généraliste. Les contingences l'ont emporté sur la raison. Sur le bon sens...
Le mal absolu ainsi induit consiste à confondre spécialisation de l'entendement et spécialisation de l'exercice de l'entendement... Toute la différence entre une pensée libre et une pensée asservie aux circonstances et aux autres !
Pourquoi un tel gaspillage des capacités mentales ? Pourquoi se condamner à l'insatisfaction intellectuelle garantie (ou à un aveuglement borné), à l'opposé de nos si précieuses valeurs humanistes dont, par conformisme, il est de bon ton de ringardiser l'éloge au profit du réalisme ?
Dans tous les domaines du savoir, faute d'avoir résolu les problèmes conceptuels de fond, faute de pouvoir identifier convenablement les contextes adéquats nécessaires aux processus logiques réellement contraignants, et à défaut d'une méthodologie capable de forcer l'adhésion, on s'est rabattu sur le savoir-faire appris ; savoir-faire validé par les accords collégiaux des maîtres de la discipline. Consensus imparfait et n'échappant pas aux controverses ; mais entraînant quand même une dépendance de fait à des affirmations d'experts qui thésaurisent les "bonnes méthodes", c'est à dire les leurs... Et qui défendent jalousement leurs titres...
Nos chercheurs ne sont-ils pas le plus souvent les enseignants qui forment leurs futurs disciples et confèrent, ce faisant, une existence durable à des concepts, objets virtuels considérés au moment de leur invention comme des hypothéses de travail ?
Bien sûr, quand il ne s'agit pas que de spéculations exclusivement abstraites, une certaine sujétion au réel impose quand même de ne retenir que les expériences qui marchent. Mais, à un certain niveau, n'a-t-on pas induit le cercle vicieux de l'autoréférence entre des concepts et des instruments expérimentaux conçus grâce à ces concepts ?
Il ne s'agit donc plus du mythe de "lois naturelles" objectives ; et comme nous concevons nos instruments de mesures dans le cadre des modélisations choisies, les résultats ne peuvent que corroborer ou invalider la cohérence de ces modèles. Ils ne garantissent pas pour autant l'adéquation des modèles au réel dans sa plénitude." ... les lois naturelles que dans la théorie des quanta nous formulons mathématiquement ne concernent plus les particules élémentaires proprement dites mais la connaissance que nous en avons."
" Dans le domaine de la Physique des particules élémentaires on trouve un exemple aussi frappant du fait que la signification des expériences est créée par la représentation du monde en vigueur."
Ne pouvons nous donc pas admettre que le cloisonnement des savoirs puise ses racines historiques dans la précipitation d'une époque, dans de multiples contingences parasites et sans pertinence quant à la vraie question : devait-on abdiquer sous la pression des circonstances et abandonner si vite nos aspirations humanistes pour promouvoir au contraire le fractionnement de la Connaissance en une multitude de connaissances ? Reléguer notre idéal de compréhension universelle au rang des vieilles lunes ?
Une fois le principe du cloisonnement admis, le processus de spécialisation ne peut que s'emballer inéluctablement jusqu'à l'absurde. Jusqu'au raffinement sans fin de domaines de plus en plus étroits et de plus en plus nombreux. Jusqu'au désintérêt programmé des générations futures pour la connaissance désintéressée et globale. En dehors de l'attrait d'un métier rémunérateur et du plaisir tout bête que l'homme éprouve à faire ce qu'il sait bien faire, comment s'impliquer durablement avec passion dans l'acquisitions de savoirs limités dont on ne maîtrisera finalement jamais les tenants et les aboutissants ? Comment ne pas découvrir un jour les ficelles de ce marché de dupes ? L'excellence dans un domaine rend les autres dépendants de votre savoir-faire : c'est porteur ; mais l'interdépendance du domaine concerné avec beaucoup d'autres avancées expertes vous a rendu à votre tour très dépendant ! Vous devez faire confiance aux résultats bruts de spécialistes dont vous ignorez beaucoup de leurs méthodes, de leurs jargons hypertrophiés, et du bien fondé de leurs modèles... On ne saurait interpréter correctement des formules délocalisées des modélisations qui les ont engendrées. Et comme les domaines d'expertise multiplient leurs modélisations, nul ne saurait envisager ces plongées extrêmes dans la diversité.
N'est-il pas trop facile de valider les options présentes en répétant qu'elles étaient nécessaires puisqu'elles sont ? Alors que, simultanément on convient que la plus petite modification du présent pourrait infléchir dramatiquement le futur...
La tarte à la crême de la nécessité de se confiner dans une spécialité repose essentiellement sur l'évidence du volume des connaissances. Énorme, inaccessible à nos modestes capacités individuelles. Bien sûr, c'est vrai ! Mais il ne s'agit pas du tout d'emmagasiner des myriades de données. Les mémoires auxiliaires existent ! Livres, ordinateurs, net, etc. Profitons des fabuleux moyens technologiques de notre époque ! Il importe simplement avant tout de pouvoir potentiellement tout comprendre. Être armé pour circuler à volonté dans tous les compartiments du Savoir. Dans la mouvance d'un savoir qui dépend de tous ses composants. Ce qui fait effectivement beaucoup (beaucoup trop !) si on les considère comme un amas hétéroclite. Mais les composantes de ce savoir sont liées en chaînes structurées obéissant à une hiérarchie logique. Une de ces composantes peut figurer dans des chaînes multiples ; n'être qu'un détail dans l'une d'elles et un élément primordial dans d'autres, mais l'important c'est de pouvoir structurer leur organisation. La méthodologie logico-mathématique bien comprise transcende de loin son application aux mathématiques : elle confère une architecture globalement cohérente à l'ensemble de nos connaissances. Ou, plus exactement, elle pourrait et devrait le faire ; car, aujourd'hui, elles n'unifie même pas correctement son propre domaine... Pourtant, une fois compris que la forme des raisonnements est la même dans tout domaine que ce soit, que cette forme est inhérente à la conformation de nos cerveaux, il devient possible de circuler dans tous les domaines de la Connaissance. Et même approfondir à la demande, jusqu'à un certain point évidemment... Certains développements pouvant devenir gourmands en quantité d'informations, il ne faut pas le nier. Ce qui importe, c'est de ne pas dénaturer le Savoir sous prétexte d'une vulgarisation aussi simpliste que fallacieuse, et de ne pas oublier non plus qu'approfondir en se déconnectant du reste de la Connaissance c'est s'enliser ou se perdre...
Les compartiments du Savoir ci-devant évoqués ne l'étaient d'ailleurs que comme une figure de style métaphorique relevant d'une routine culturelle aussi fausse que pernicieuse qui suggère que compartimenter serait anodin. Structurer, c'est bien ; compartimenter, c'est mutiler ! Le Savoir ne peut être que global et sans autres cloisons virtuelles que les convenances pédagogiques, les traditions culturelles et les attirances personnelles : donc au titre de simples repères. Nous verrons que c'est possible. Une fois démontés les mécanismes pervers du cloisonnement, il sera démontré que nous sommes aptes à conjuguer diversité des sujets et compréhension globale généraliste.
Une parenthèse avant, à propos du mythe de l'interdisciplinarité comme solution :
On aimerait croire que c'est possible. N'est-il pas significatif d'avoir vu une revue comme "la Recherche" organiser un concours primant l'interdisciplinarité ? Car on se rend compte que c'est difficile... Cette recherche d'interdisciplinarité exprime un besoin de plus en plus vital de la Science qui ne cesse de se fragmenter en spécialités vouées à diverger de plus en plus les unes des autres. Les efforts pour communiquer véritablement entre spécialistes deviennent de plus en plus surhumains dès lors que les différents protagonistes conservent leurs exigences en compréhension et en esprit critique ; et ne se contentent pas d'incorporer les résultats bruts d'autrui à leurs travaux. Et que valent de tels résultats isolés des hypothèses et des sophistications méthodologiques qui les ont engendrées ? Des résultats rigoureusement confinés aux modèles qui les engendrent. Donc pas nécessairement applicables à d'autres domaines...
Sans que soient mises en doute un instant les, souvent immenses, qualités intellectuelles des divers spécialistes désireux d'unir leurs savoirs, les risques de quiproquos abondent. Ne sommes nous pas régulièrement témoins des démarches de grands esprits qui, une fois passé le temps de leurs recherches fiévreuses, réalisent qu'ils étouffent dans la prison intellectuelle qu'ils se sont si bien construite. Alors, les vœux pieux l'emportant sur les exigences de la raison, ils se lancent dans d'hallucinants dialogues de sourds et offrent le spectacle de maîtres tentant désespérément de se mettre dans la peau de bons élèves ; tout en continuant à penser dans leur système...
En dehors des collaborations technologiques fructueuses imposées par le pragmatisme utilitaire, les avancées conceptuelles interdisciplinaires réussies, bien que condamnées à demeurer anecdotiques, sont certes toujours bonnes à prendre, mais elles ne couvriront jamais les besoins. On gagnera parfois un peu à piocher des bribes de connaissances par-ci, par-là ; mais, pendant ce temps la diversité des spécialités explose.
Ce qui est grave dans l'utopie interdisciplinaire, c'est d'inciter à penser que ce pourrait être la solution ; alors que cela revient assurément à traiter le problème à l'envers. Comme d'habitude, s'attaquer aux conséquences sans traiter les causes.
Les contingences historiques des découvertes, d'abord, et les modalités de leurs applications ensuite, font que les méthodes de raisonnement apparaisent comme spécifiques à chaque discipline. Et ce, d'autant plus qu'elles se présentent comme intimement solidaires des objets propres de cette discipline. On ne pense pas raisonner de la même façon sur le rayonnement électro-magnétique ou sur les probabilités statistiques de quanta. Ce sont simplement des modélisations qui utilisent le même fond commun logico-mathématique, mais sous des hypothèses différentes, des données contextuelles contradictoires entre elles mais appropriées à leurs utilisations pragmatiques...
En effet : toute nouveauté introduit une rupture avec des routines de pensées, et, pour se faire admettre ou se mettre en valeur, se doit d'insister davantage sur ses différences que sur ses liens avec les connaissances antérieurement admises. L'incitation à se démarquer le plus possible est grande. D'autre part, l'efficacité pédagogique préfère l'enseignement de certitudes, de connaissances relativement figées, et surtout nominalement bien définies. Cela se fait au détriment de la réalité beaucoup plus complexe d'hypothèses enchevêtrées. De plus, les "maîtres" évoluent toujours plus ou moins en apôtres d'un certain conservatisme. Un souhait de perpétuation de leurs idées à eux, qui passent ainsi de révolutionnaires à réactionnaires... Quant aux termes (objets conceptuels) nouvellement inventés en tant que support de pensées nouvelles, leur spécificité accapare immédiatement toute l'attention.
C'est certainement pour ces raisons que chaque discipline commence par inventer fièvreusement son jargon spécifique ; initialement d'une façon très légitime, voire indispensable, afin d'exprimer la fusion entre méthodes, hypothèses et termes nouveaux. Malheureusement l'évolution vire souvent au confinement dans une pléthore séparatiste. Sans faire la part du strictement nécessaire et du redondant, de l'excessif ou du déjà connu... Les démons de l'instinct grégaire et de la valorisation sectaire se réveillent, et ce probablement d'autant plus que les idées nouvelles sont attaquées. Le jargon fait alors figure de barrière défensive ... De langage réservé aux adeptes, aux initiés. Et on se retrouve finalement prisonnier d'un monde artificiellement clos... Au point de perdre toute certitude quant à la généralité des raisonnements et à leurs facultés de transpositions à d'autres domaines.
En fait, chacun réinvente presque tout dans son domaine favori.
Pour citer un domaine en pleine expansion, n'est-il pas stupéfiant (et agaçant) de voir chaque informaticien reconcocter son propre vocabulaire logique et ensembliste ? Pourquoi passer son temps à réinventer la roue ?... Évidemment parce qu'il manque gravement une vision globale de la pensée. Par exemple, ne consomme-t-on pas du produit mathématique de plus en plus ardu et sophistiqué sans véritabement comprendre pourquoi et comment cela "marche". (Quand cela marche...)
Ce n'est qu'à la fin du XIX iéme siècle qu'il est apparu que le sens donné aux termes n'intervenait pas en ce qui concerne les structures du raisonnement. L'analyse des démonstrations dans différents textes mathématiques a permis de dégager des règles tout à fait générales. On a compris alors que les structures rationnelles étaient semblables quels que soient les domaines d'applications concernés : arithmétique, géométrie, algèbre, topologie, etc. De la même façon qu'un calcul peut aussi bien concerner des masses, des distances, des mouvements accélérés, etc. des schémas démonstratifs identiques s'appliquent aux diverses théories (Ensembles, algèbre, topologie, groupes, etc.). C'est pour cela que l'on peut légitimement parler de la Mathématique pour englober le tout.
Je ne reviendrai pas ici sur le fait que cette analyse ayant porté sur des textes explicitement écrits il apparut comme naturel qu'elle se soit spontanément exprimée sous formes de contraintes syntaxiques assemblant des objets purement nominaux ; engendrant une confusion entre la pensée vivante et son moyen d'expression.
C'est donc un domaine où la pensée globale généraliste a triomphé un moment de la dispersion spécialisée. C'est cette première victoire qu'il importe de retenir... Même si cette victoire n'a été ni complète, ni décisive, et encore moins contagieuse, c'était un premier pas important. Vers un chemin actuellement dévoyé ; mais ceci est une autre histoire, que nous espérons réversible...
Cantor a eu l'intuition géniale de concevoir la théorie des ensembles comme fondement de toute la Mathématique. Je dis intuition, car malheureusement il l'a développée à partir de notre conception intuitive des collections finies. Passant ainsi à côté de la nécessité logique véritablement prégnante du concept d'Ensemble : la décidabilité. Dans ses "mengue", les éléments se doivent simplement d'être "des objets bien distincts de la pensée"... Henri Poincaré , entre autres, a bien vu les failles de cette introduction, notamment celles dans lesquelles Zermelo s'est engouffré. La crise des fondements qui s'en est ensuivi, crise profonde qui menaçait de s'enliser dans des digressions sans fins, a fortement incité à resserer les boulons démonstratifs formels... Il fallait en sortir et reprendre au plus vite une activité mathématique consistante. Exaspération qui conduit un Hadamard à inciter à le faire surtout "sans faire entrer en ligne de compte les propriétés de nos cerveaux". Mais tout en préservant concrètement certaines avancées ! Hilbert manifeste clairement une volonté sans appel : "Du paradis que Cantor a créé pour nous, nul ne doit pouvoir nous chasser."
La logistique ou logique formelle linguistique semble parfaitement répondre à ces vœux essentiellement pragmatiques. Apporter le confort de calculs exclusivement formels ; une rigueur apparemment inattaquable. On laisse tomber les mystères qui entourent la promulgation des règles pour n'en retenir que leur capacité à résoudre les problèmes courants ; même au prix de limitations parfois bien arbitraires et au détriment d'une compréhension intelligente. Et tant pis s'il ne s'agit que d'un faux semblant !
J'ai montré que ce ne pouvait être qu'une utopie. Utopie heureusement souvent corrigée par le bon sens et le savoir-faire des mathématiciens dans la pratique ; pratique assez semblable à celles des illusionistes quand il s'agit d'exhiber une démonstration en cachant soigneusement les ficelles de l'intervention du bon sens, du recours occulte au non-dit de l'évidence...
Cette victoire finale de la technique objectivisante sur l'intelligence a condamné la prise de conscience généraliste qui s'était fait jour. Notamment en reléguant la méthode axiomatique au rang de technique exclusivement mathématique. En la codifiant formellement au sein d'une logique linguistique objet on contribue à masquer le fait qu'il ne s'agit que de l'explicitation détaillée de notre unique stratégie rationnelle.
Un immense progrès a ainsi engendré un facteur paradoxal de régression !