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L'OMNIPRÉSENCE DU PENSEUR et LE MYTHE DE L'OBJECTIVITÉ

Ces deux notions sont intimements liées.

Il est naturel de penser et de ressentir comme si nous étions en prise directe avec le monde extérieur (extérieur à nous-même) ; c'est à dire en dehors de la conscience que notre cerveau manipule sa propre représentation de ce monde. Nos concepts, d'imaginaires à plus ou moins abstraits jusqu'à présumés concrets, sont traités de la même façon. Une démarche introspective qui nous rappellerait en permanence la sujétion de notre pensée à son mode de fonctionnement et à ses potentialités serait fastidieuse et alourdirait considérablement nos performances. Cette prise de recul consciente ne se justifie que lors d'une analyse de nos mécanismes mentaux visant à mieux les contrôler et en exploiter les potentialités. Pour se les approprier convenablement d'abord, avec création des automatismes adéquats, et pour les améliorer à la demande ensuite. En n'oubliant jamais complètement que nos représentations mentales se confondent avec des réalités, alors qu'elles ne sont qu'une reconstruction psychique de ces réalités ; illusion tout à fait pertinente la plupart du temps dans notre univers dit "concret".

Le mythe de l'objectivité

Ce mythe repose sur la fausse évidence de la notion d'objet, à commencer par les objets matériels. On confond le constat avéré de leur existence propre, indépendante de l'appréhension que nous pouvons en avoir, avec sa représentation mentale. L'objet existe assurément, que nous soyons là pour le regarder, le toucher, ou pas : c'est indéniable ! Par contre, l'identité reconnaissable et distinguable que nous lui attribuons dépend de la façon dont nos facultés sont capables d'inventorier et d'évaluer certaines de ses caractéristiques. Dimensions,forme, couleur, consistance, masse, fonction utilitaire, etc. Heureusement que notre cerveau sélectionne et exploite ces concepts à notre insu car sinon nous serions totalement débordés. Dès que notre attention se porte, ne serait-ce que sur une seule des caractéristiques, cela prend du temps...
Par ailleurs, tout bouge et se transforme. C'est vrai pour l'inanimé : la durabilité macroscopique ne dépend que de l'échelle de temps ; aux niveaux atomiques rien n'est figé. Quant au vivant... Il change plus vite que nous ne pouvons l'appréhender, et même l'imaginer... L'identité d'une personne ne se fonde que sur la permanence de certains facteurs et sur une continuité historique ; elle n'a rien d'absolue.

Bref, nos reconnaissances identitaires d'objets physiques comportent déjà une bonne part d'interprétations, voire d'illusions ; approximations bien pratiques certes, mais toujours dépendantes du contexte utilitaire sous jacent. On pourrait dire que nous identifions selon nos besoins... Que dire alors des concepts abstraits si chers aux élucubrations philosophiques ignorantes du statut de "terme contextuel" ! Aucune définition n'épuise leur sens. Certains demandent des ouvrages entiers pour commenter un sens qui n'a de cesse de se diluer en d'autres, de s'évaporer en flou... Pourrait-on également jouer au dictionnaire qui renvoie de définitions en définitions, sans une connaissance préalable d'un grand nombre de mots ?

J'ai montré dans "Intelligence Mathématique" que le sens n'intervenait pas lors du traitement opératoire logique des termes constants , c'est à dire des objets de pensée dont le sens est fixé lors d'une séquence de manipulations mentales. Le sens est requis en amont pour en garantir l'identification correcte. Le terme doit être reconnaissable, distinguable, et constant durant les phases de traitement logique concernées.
Une première conséquence est que l'on opère logiquement de la même façon sur les objets concrets (ou prétendus l'être) et les concepts abstraits.
La deuxième est que la validité de toute constance ne peut s'inscrire que dans des domaines contextuels. Pour ce faire j'ai introduit la notion de termes contextuels . Ces termes précisent les domaines valablement concernés ; d'une façon relativement floue dans l'absolu mais en rétroaction avec l'impératif de constance des termes constants lors des manipulations logiques considérées. (D'une façon générale, il semble bien que le vivant ne fonctionne que grâce à une structure organisée d'incessantes interactions et de rétroactions. On ne saurait le concevoir que d'une façon dynamique.)

Le traitement des termes constants en question va consister à établir des relations avec d'autres termes constants pour manipuler ensuite ces relations grâce à la logique. Tout cela se passe dans notre psyché. C'est dire que la façon dont notre intelligence travaille : mémorise, rappelle l'information, la transforme, etc. fait partie du problème. J'évite le terme psychologie par peur de l'étiquettage systématique ; pour ne pas être immédiatement taxé de faire du psychologisme. Il faut rappeler que nous ne possédons pas de description, ni complète, ni satisfaisante, de notre psychologie ; pas plus que du fonctionnement du cerveau. Nous en connaissons certains mécanismes, c'est tout... Il ne serait aucunement question de prendre des connaissances incomplètes et révisables comme point de départ. Ce qui importe c'est d'intégrer que notre subjectivité est incontournable. La présence agissante et supervisatrice de l'intelligence est requise ; avec les moyens dont elle dispose... Il faut faire avec (comme disent les marins). Vouloir le nier mène à l'absurde.
Je ne résiste au plaisir de citer Henri Poincaré : (Dans "la logique de l'infini" 1909)

" M. Russell me dira sans doute qu'il ne s'agit pas de psychologie, mais de logique et d'épistémologie, et moi, je serai conduit à répondre qu'il n'y a pas de logique et d'épistémologie indépendante de la psychologie ; et cette profession de foi clora probablement la discussion parce qu'elle mettra en évidence une irrémédiable divergence de vues."

Il ne s'agit en aucun cas de valoriser la subjectivité en elle même : ce qui conduirait vite à la glorification du n'importe quoi ; il s'agit simplement de constater sa présence incontournable en amont et à l'arrière plan de nos constructions formelles les plus rigoureuses, et d'en tenir compte. J'ai montré dans "Intelligence Mathématique" que les concepts des quantificateurs il existe et pour tout ne pouvaient ni se comprendre ni s'utiliser correctement sans prise en compte de l'opérateur humain, dépositaire incontournable de la dualité instrument opératoire / terme constant inconnu des "termes quantiques" ; qui ne sauraient être objectifs... Car manipuler contradictoirement de l'inconnu en tant que connu ne peut s'inscrire que dans une démarche stratégique de l'intelligence consciente d'elle même.

On comprend qu'historiquement, pour lutter contre la subjectivité au premier degré se confondant avec l'esprit magique, des intelligences comme Descartes aient appliqué un remède de cheval : l'objectivité pure et dure, le fantasme de mots (de concepts) au sens univoque et immuable, l'idée d'une nature qui existe avec des lois (les "lois de la nature" ; probablement rédigées par un Dieu tout puissant...), lois qu'en tant qu'intelligences privilégiées nous serions capables de comprendre... C'était un progrès et une étape importante. Mais aussi un diabolique cul de sac. Aujourd'hui nous sommes dans cette impasse. Il est temps de nuancer sérieusement cette démarche ; sans renoncer, bien au contraire, à la volonté de rigueur qui l'animait. Cette rigueur n'est plus à chercher dans un absolu quelconque, mais dans l'analyse, la compréhension et le contrôle rigoureux conscient de nos stratégies cognitives. Stratégies évolutives par excellence.

Pour satisfaire coûte que coûte au mythe de l'objectivité les sciences ont procédé à la purification des lieux de la subjectivité, quand bien même cette subjectivité a présidé d'une façon incontournable à l'élaboration de leurs fondements. Aucun concept ne peut se targuer d'être élémentaire, même si nos traditions culturelles le présentent comme tel. L'aspect de propriété évidente ne relève jamais que d'une évidence acquise. Une illusion. L'évidence n'étant jamais qu'un sentiment psychologique qui indique à la fois la satisfaction envers le concept inventé et la croyance en l'impuissance ou l'inutilité de le remplacer par d'autres concepts ; ce qui conforte la décision implicite de ne plus le remettre en question. Et comme tous les concepts sont reliés entre eux, dans des relations d'interdépendances plus ou moins directes, les remises en question ne peuvent être que globales, donc véritablement ardues...
On comprend qu'il faille absolument conférer une permanence confortable à la structure de nos fondements basiques sous peine de ne pouvoir penser efficacement et réagir de même. L'évidence se révèle ainsi un excellent, voire indispensable, outil pratique. Il faut cependant garder en mémoire que ce n'est jamais qu'un reflet ou une cristallisation temporaire de nos limites imaginatives. Notamment les décisions nomitatives, qui relèvent toujours de l'opinable (au sens d'une justification argumentative non contraignante) lors de leur introduction, et qui finissent par acquérir un statut incontestable alors qu'elles ne faisaient que refléter un savoir acquis à un moment donné de notre histoire intellectuelle. Rien d'absolu ou d'immuable ne sera jamais acquis !

Nos limitations conceptuelles sont un fait. Nous ne pouvons qu' œuvrer au mieux pour les dépasser. Soulevé par Henri Poincaré, le simple problème des 3 corps en interactions gravifiques, et pire : les configurations à n corps ; systèmes dont nous ne pouvons prévoir précisément l'évolution à long terme, montrent que ces limites sont vite atteintes, d'autant plus qu'il s'agit déjà d'une situation très simplifiée : n corps isolés n'existent pas dans l'univers. la réalité est assurément trop complexe pour être pleinement accessible. On ne peut d'ailleurs écarter l'hypothèse qu'à l'image de nos capacités sensorielles aux registres si spécifiques, notre équipement cognitif, acquis lors d'une longue évolution et probablement pour répondre au mieux à des défis concrets, ne soit pas suffisant pour imaginer et comprendre un jour cette complexité. Hypothèse trop tristounette qu'il vaut mieux ne pas approfondir...
La dimension fortuite et contingente de nos concepts de base apparaît clairement aujourd'hui. La nécessité de les reconcevoir d'une façon nouvelle devient une évidence, notamment en constatant que la Physique fondamentale se heurte à un mur.
Lee Smolin le montre clairement dans son ouvrage : "Rien ne va plus en physique. L'échec de la théorie des cordes." Tout en demeurant prisonnier des fondements méthodologiques qui lui ont été inculqué il doit convenir que :

"Les présupposés et les préjugés vont se nicher au cœur des descriptions et des observations les plus simples. [...]"

Comme le dit Feynman, en mécanique quantique on admet "compter les haricots" dans une incompréhension totale des procédés qui le permettent, utiliser des recettes statistiques, non seulement en renonçant à toute explication, mais en admettant de surcroît des schémas absurdes. Cela marche, c'est tout ce que l'on sait... De la même façon, pour les besoins de la mathématisation des formules on se donne des constantes universelles par la voie du saint esprit. Comme celle de la vitesse de la lumière dans le vide (de quel vide s'agit-il ?). On invente de la matière et de l'énergie "noire" à profusion (95 % !)... pour qu'ainsi paramétrés, ajustés à la main , les calculs donnent de bons résultats.
Heisenberg le remarquait déjà :

"Le sujet de la recherche n'est donc plus dans la Nature en soi, mais la Nature livrée à l'interrogation humaine."

Nous ne pouvons appréhender le Réel qu'en tant que cognition de ce réel. La subjectivité de cette cognition est certes sévèrement encadrée par la confrontation avec la réalité ; réalité qui sait si bien sanctionner nos divagations imaginatives. Mais les écarts entre nos prévisions et ce que nous constatons ne font que démontrer l'incohérence de notre approche sans pour autant fournir les clés de la reconstruction qui s'impose. D'autre part, l'absence éventuelle aujourd'hui de contradictions factuelles n'offre aucune garantie pour le lendemain. Nous sommes voués à une recherche éternelle. Réviser sans cesse des concepts tous interdépendants : et c'est dans notre tête que cela se passe.

Il est amusant qu'une mise en garde explicite de nos dérives objectivisantes ne ne soit pas formulée par des scientifiques mais par un poète belge : Jacques Hislaire :

"Le risque des mots est de donner un air d'éternité aux contingences, de cacher les réalités sous la fiction,de tenter de figer ce qui est mouvant, d'immobiliser ce qui change..."

L'intelligence peut fonctionner sans langage, sans mots ; mais cela doit certainement compliquer, sinon interdire, l'explicitation consciente des mécanismes mentaux concernés par la manipulation rationnelle. Les mots actualisent en mémoire de travail la reconnaissance des termes. C'est dire que cela leur confère aussi naturellement qu'illicitement une apparence d'objets bien définis, indépendants de notre psychisme. On interprète pourtant nécessairement la réalité en fonction des connaissances déjà acquises. Connaissances dont les bases originelles se perdent dans une élaboration individuelle qui échappe à notre analyse. Le feedback permanent Réalité/Interprétation psychologique subjective oblige notre univers d'illusions mentales à une adéquation efficace au réel. De même la communication avec autrui corrige les appréciations plus ou moins fines des nuances de sens dérivant d'un fonds commun. Les mots font ainsi figures de données relativement sûres. Mais, avec ou sans mots, notre connaissance est toujours intériorisée. Fort heureusement, les voies de l'évidence émanent de l'inconscient et nous dispensent d'un relativisme qui serait bien encombrant ! Cela nous permet de confondre nos reconstructions mentales des objets avec leur réalité. Bienheureuse stratégie !...

Il n'existe pas non plus de vérités premières. Pas la moindre notion incontestable. Même nos concepts les plus basiques : par exemple le temps, l'espace, la masse, l'énergie, etc. ne se conçoivent que par les liens qui les unissent et par l'efficacité globale du système descriptif ainsi induit.
Mais la constance de chacun de ces concepts n'est jamais assurée que dans un contexte aux limites interactives avec les nécessités opératoires de cette constance. Nous verrons que ce flou, loin d'être une tare, constitue un puissant facteur de progrès.
Quant à la pertinence de ces concepts... Le fait de savoir s'ils ne seraient pas remplaçables par d'autres mieux adaptés à une réalité fondamentalement inaccessible, c'est un problème sans fin ! L'aventure intellectuelle ne peut se concevoir que dans un processus dynamique, évolutif dans sa globalité toute entière ; reconnaissant tout absolu comme une voie de garage. Pourtant, aujourd'hui, tout est fait pour figer cet élan. Le savoir faire prime sur la connaissance ; l'accumulation de recettes sur l'intelligence. Les dogmes ont pris le pouvoir ! On nous l'impose pour "réussir"... On sacralise le cartésianisme ; ce qui transforme absurdement en credo irrationnel cette magnifique étape historique de notre quête méthodologique ; qui aurait dû n'être qu'un palier !

Nous verrons que pour élaborer une méthodologie rationnelle digne de ce nom il importe de distinguer langage basique et langage formel codifié, uniquement dans le contexte de leur utilisation et sans que cette distinction ne s'inscrive dans un clivage quelconque de la pensée ; les deux concepts ne pouvant que s'épauler mutuellement. Quand il le faudra on pourra ainsi assigner aux mots un statut opératoire précis et rigoureusement fonctionnel. Là encore, il ne s'agira que de règles d'emploi pratiques et non pas de la fabrication illusoire d'un langage artificiel.

Et pour se débarrasser de l'inanité du concept d'existence d'entités autonomes parfaitement disjointes telles qu'inventées par une "logique formelle" déconnectée de la pensée réellee, il faut commencer par se libérer du mythe d'une quelconque objectivité.

L'omniprésence du penseur

L'omniprésence agissante de l'homme (de science par exemple) n'intervient pas seulement lors de l'élaboration des concepts fondamentaux, elle se manifeste lors de toutes les phases de son travail mental. En passant de la supervision des formules et du respect des enchaînements logiques à la signification des résultats. Ce n'est pas parce que son activité est totalement envahissante au point de devenir naturelle, et ainsi reléguable à l'arrière plan de nos pensées, qu'il faut proclamer son absence. Une machine ne délivre que des données neutres ; c'est notre esprit qui interprète et donne du sens à ces données. Nous le faisons sans avoir besoin d'y penser. De toute façon, nous serions incapable de penser en dehors du sens ; c'est à dire de l'attribution d'une signification aux données.
NB : Même une lettre privée de sens dans une expression mathématique représente un outil en soi ; outil auquel on se réserve d'attribuer à volonté des significations (conformes à un cahier des charges contextuel) selon la demande. Il ne faut pas confondre l'absence d'intérêt momentané pour un sens quelconque avec l'absence intrinsèque de sens. Il est sous-entendu que cette lettre est bien porteuse d'un sens supposé défini, mais que ce sens importe peu pour l'instant et n'a pas besoin d'être évoqué.
Cette confusion entre la lettre considérée comme un objet en soi et la lettre comme véhicule d'une identification présupposée, dont seul le sens peut garantir la légitimité, est la première erreur fondamentale des logisticiens. L'idée naïve d'une assimilation métaphorique avec les variables informatiques condamne leurs travaux à justement n'être valables que dans le domaine informatique. Dans l'intelligence humaine les contraintes dues à la validité uniquement contextuelle de la constance des termes et les interactions, cachées mais non moins potentiellement significatives, des termes entre eux doivent être prises en compte. C'est cette stratégie, notamment, qui est développée dans "Intelligence Mathématique".

Logisticien

Un logisticien , pour reprendre la qualification péjorative d'Henri Poincaré , n'est qu'un tenant d'une logique linguistique au formalisme artificiel. Ces gens, qui se sont indûment proclamés logiciens manipulent des lettres et des symboles en tant qu'objets autonomes obéissant à des règles d'assemblages. On opère sur la lettre et non sur ce qu'elle représente (ne serait-ce que potentiellement). La façade rigoureuse de ce projet s'effondre devant son inadéquation aux ressources de l'intelligence et des capacités humaines. Les développements les plus élémentaires de cette pseudo-logique sont déjà rendus techniquement impossibles par le nombre effarant de signes qui seraient requis pour ce faire. Il faut immédiatement leur rajouter des critères subjectifs de simplifications... L'objectif mythique d'une formalisation complète étant reconnu inaccessible conduit un tenant de cette méthodologie imaginaire tel que Bourbaki à finalement s'en remettre "à l'expérience et au flair du mathématicien" ainsi qu'au consensus de la confrérie pour décider de se satisfaire d'une formalisation partielle ; c'est à dire incomplète... Pourquoi s'obstiner à poursuivre un rêve fou de mécanisation de l'intelligence en faisant contradictoirement appel aux ressources du bon sens humain ?...D'autant plus que la "plume" de BOURBAKI, Jean Dieudonné finit par reconnaître explicitement que les mathématiciens ne s'en servent pas vraiment !

J'ai montré que ces élucubrations ne peuvent servir qu'à l'informatique : ce qui est quand même gratifiant ! D'ailleurs on constate que les logisticiens finissent invariablement par se muer en informaticiens. L'erreur consiste à vouloir transférer ce système machine à la pensée humaine. Nous procédons exactement à l'inverse. La machine fabrique du compliqué à partir du simple, l'homme extrait du simple à partir du complexe ; sans pour cela s'interdire de compliquer ensuite les résultats de cette extraction.

Rien n'empêche évidemment de se complaire à fabriquer un beau jeu de construction ; à condition de ne pas prétendre penser avec. C'est s'automutiler le cerveau que de vouloir penser hors du sens et traiter nos produits mentaux comme des objets indépendants de notre psychisme.
L'énoncé de faits ou les descriptions objectives de quoi que ce soit ne consistent jamais qu'en représentations du réel élaborées par notre esprit. Il est à la fois usuel et très pratique de les appréhender spontanément comme des réalités en soi. Un raccourci trop commode pour que l'on cherche à s'en priver. La conscience de leur véritable nature n'important que lors de leur examen introspectif, nécessaire pour définir les conditions et les limites de leur adéquation à ces fameuses réalités, inaccessibles en tant que telles.

Le mythe d'une Mathématique désincarnée et rigoureuse

Je reviendrai plus tard sur les raisons psychologiques qui induisent l'aberration platonicienne de croire que les objets mathématiques possèdent une existence éthérée en soi ; et dont le mathématicien explorateur irait à la découverte... Idée curieusement répandue chez de nombreux mathématiciens ; alors qu'ils reconnaissent simultanément développer diverses théories à partir de bases axiomatiques forcément arbitraires et pas nécessairement cohérentes !...

La Mathématique ne saurait être un jeu avec des règles arbitrairement fixées ; car alors ne compterait que l'habileté à élaborer des structures compliquées obéissant à ces règles, pour obtenir un résultat comparable à une belle partie d'échecs. Ou à une œuvre d'artiste aussi esthétiquement belle que fière de son inutilité. Le dilemme d' Ulam : [...]200 000 théorèmes publés par an ; 95 % au moins des mathématiciens professionnels incapables de se comprendre entre eux... Un illustre mathématicien comme Grothendieck qui témoigne qu'à sa connaissance aucun de ses résultats n'a eu la moindre utilité reconnue... Cela devrait interpeller. Faut-il poursuivre dans cette voie de l'inutile ?

Non ! Inextricablement mêlées, Logique et fondements de la Mathématique doivent être au cœur des mécanismes les plus basiques de notre entendement. La Logique explicitera la gymnastique formelle de nos cerveaux ; celle qui gouverne l'intelligence de tout être humain. Cette logique se complètera nécessairement des fondements de la construction mathématique, c'est à dire la théorie des Ensembles. Pas celle dont on parle aujourd'hui ( Zermelo-Fraenkel ), ni encore moins les élucubrations modélisantes des logisticiens.

Dans le cadre que je propose, une fois explicitées les hypothèses et les valeurs relevant bien sûr de l'opinable, les raisonnements doivent être absolument contraignants : impliquer l'individu dans sa confiance en sa propre pensée. Jusqu'à le conduire à la folie en cas de contradiction insoluble. Ce doit être l'engagement intellectuel le plus profond, celui qui en fait conditionne tous les autres.
À la base il ne peut pourtant s'agir que d'un pari méthodologique ; expression la plus synthétique de notre Savoir dans sa globalité. Mais le pari le plus fou de notre imagination : celui qui va structurer toutes nos connaissances. En assurer la cohérence globale sans garantie de ne jamais rencontrer une contradiction obligeant à remettre le système en question.
Et c'est bien la structure logique de cette exigence de cohérence globale , seul élément de notre entendement dont nous puissons expliciter rigoureusement la forme, qui va constituer le moteur de tout progrès ; aussi bien de la Science que de l'argumentation en général.

On peut revenir assez facilement (facilité toute relative !...) sur des hypothèses, concernant la Physique par exemple, les modifier ou en changer pour les adapter à une interprétation remaniée du réel ; mais il sera toujours plus difficile de modifier la façon dont nous les avions intégrées à notre pensée. Seule une structure logique très solide et rigoureuse peut le permettre ; voire motiver l'énergie nécessaire à tout changement en profondeur de nos conceptions.

vagues