Nous nous plaçons exclusivement dans le cadre phénoménologique avéré de la psychologie, à l'écart de spéculations théoriques. Il ne s'agit que de différencier deux aspects particulièrement importants de notre fonctionnement mental ; afin de s'y référer d'une façon strictement utilitaire.
La psychologie pratique, les neurosciences, les études spécifiques ou plus globales, etc. sont en plein essor. Leur intérêt est immense. Il n'en reste pas moins vrai que la complexité du système qui nous permet de penser dépasse encore aujourd'hui, et de très loin, la compréhension que l'on peut en avoir. Nous ne ferons donc pas dépendre notre méthodologie de l'avancée de ces sciences. Pour notre propos, seule s'impose une distinction pragmatique : le domaine inconscient de la mémoire à long terme , y compris toutes ses modalités annexes de fonctionnement, et le domaine de la mémoire à court terme , appelée fort justement mémoire de travail. Ce n'est qu'en
Le travail de la
J'ai donné, dans "Intelligence Mathématique" des noms spécifiques : " c" et : " C " à ces deux aspects du fonctionnement cérébral pour bien les distinguer, les utiliser et souligner qu'ils ne correspondent pas exactement à leur dénomination courante. Il faut absolument se rendre compte que le formalisme logique opère exclusivement en mémoire de travail. Cette mémoire de travail ne supporte qu'un petit nombre de notions distinctes (environ 7 à 10 au maximum !), et encore ne s'agit-il que d'une manipulation de symboles grâce à la certitude apportée par la métamémoire du fait que nous reconnaissons ces symboles en tant que vecteurs d'une identité significative dont les racines sont enfouies dans la mémoire à long terme.
La totalité de notre mémoire à long terme siège dans l'inconscient. On a beaucoup trop tendance à traiter les souvenirs (au sens de toutes les connaissances mémorisées) comme s'il s'agissait d'un stock de choses bien rangées qu'il suffit d'évoquer pour les retrouver telles quelles au niveau de la conscience. Nous savons pourtant aujourd'hui de façon certaine qu'il n'en est rien. Le cerveau reconstruit les souvenirs à chaque rappel en conscience. Les traces permanentes dans nos neurones et leurs interconnexions sont multiples et complexes, et nous ignorons pratiquement tout des modalités de cette reconstruction mnésique, dont la souplesse permet l'adaptation aux nouvelles informations, la modification des traces antérieures ; mais autorise également les déformations de bonne foi des souvenirs. Le dynamisme du réarrangement cohérent prime sur la reconstruction à l'identique.
C désigne la référence à tout ce potentiel sis dans l'inconscient : mémoire à long terme, modalités d'enregistrements et d'extractions, dont registres tampons temporaires, métamémoire, etc.
François Richaudeau , dans sa "Méthode de lecture rapide", qui, bien au-delà du désir de lire vite s'intéresse à lire et mémoriser mieux, démontre magistralement que tout lecteur procède par points de fixations, saccades pendant lesquelles le lecteur enregistre un petit nombre de mots en mémoire de travail. Plus l'empan de mémoire immédiate est conséquent, plus le nombre de mots par fixation est élevé. D'une façon générale le lecteur rapide pourrait même passer un peu plus de temps par fixation comprenant par contre plus de termes qu'un lecteur lent. Ceci confirme bien la faible capacité de traitement instantané de notre mémoire de travail. Rappelons cette limite de 7 à 10 notions non directement corrélées (comme une suite aléatoire de nombres ou de mots, par exemple.) Les liens déjà connus entre concepts et l'appréhension en blocs de goupes nominaux, permettent de traiter des séquences un peu plus longues.
Il en va exactement de même pour nos raisonnements qui s'effectuent par séquences discontinues de fixations conscientes successives. Cette gymnastique modulaire n'autorise que la manipulation simultanée de quelques identifiants à la fois. Même si, grâce à une architecture psychique complexe, l’impression subjective est continue, le processus est discret (au sens de discontinu) . Notre pensée instantanée s’exerce évidemment dans une durée (de l’ordre de quelques dixièmes de seconde) ; c’est ce vécu de la mémoire de travail en action que je nomme, faute de mieux :« fixation consciente », non pas que notre conscience supervise systématiquement ce travail, mais uniquement parce que c’est le seul domaine de notre activité rationnelle où elle puisse le faire. Contrairement à ce qui se passe en mémoire à long terme, nous pouvons expliciter au gré de notre volonté la teneur d’une fixation consciente.
Cette fixation occupe au moins le petit intervalle de temps nécessaire aux neurones concernés pour changer d’état ou confirmer (activement ou passivement) à leurs copains leur absence de modifications. Les mécanismes biochimiques s'inscrivent dans une durée, et nous fonctionnons grâce à un concours de saccades ; probables coordinations de fugaces configurations stables. C’est cette cristallisation du mouvement de la pensée dans une durée minimale que nous baptisons d’instantanée ; en opposition avec la permanence relative (mais toute relative) du système global dans lequel tout se passe.
Cette description sommaire contrarie l’impression subjective de continuité et de plénitude que nous ressentons. Mais au cinéma nous ne percevons pas non plus 36 images fixes par seconde. La musique serait incompréhensible sans la mémoire des sons qui ont précédé ceux que nous percevons dans l’instant.
Il importe absolument de reconnaître que notre action de penser lors de raisonnements (la manipulation mentale des notions que fixe notre attention) se déroule par fixations conscientes successives. C’est la mémoire, ou plutôt les mémoires car il existe obligatoirement des registres tampons temporaires pour coordonner le tout (rechercher des liens, abandonner à l’oubli, mettre en attente, etc.), qui permettent d’enchaîner les uns aux autres ces moments de conscience active. Notre impression subjective peut être continue, dans le sens d’ininterrompue, mais le processus est bien discret.
C’est d’autant plus important que ces fixations conscientes représentent le lieu des opérations logiques. C’est là que les opérations logiques élémentaires s’effectuent. Il est significatif de noter qu’introspectivement déjà, mais aussi à posteriori, elles peuvent se décrire comme intemporelles. Conceptuellement, la notion de mouvement n’y figure pas. Le dynamisme des implications peut suggérer une idée de mouvement de type cause avant l’effet, mais il ne s’agit que d’une confusion relevant de l’analogie, et erronée, du moins dans ses mécanismes basiques. (Peut être la succession temporelle de ces fixations en est-elle responsable...). L’effectuation logique s’opère formellement par blocs. Cette instantanéité qui oublie sa durée pouvant d’ailleurs à son tour passer pour de l’éternité et donner corps aux idées platoniciennes . . . (De l’illusion, encore de l’illusion !)
La Mathématique a permis de comprendre que la signification des termes n’intervient pas dans ces processus logiques. Fin 19éme siècle, on s'est rendu compte que la structure formelle des raisonnements était rigoureusement la même quelles que soient les matières concernées : arithmétique, algèbre, géométrie, etc. Au lieu des mathématiques on pouvait considérer la Mathématique. La nature des objets considérés (les termes) n'importait pas. Il convenait simplement de les distinguer et les identifier, en leur donnant un nom, comme une lettre par exemple.
Il est dommage que cette constatation de première importance ait induit l'aberration logistique : confondre la non-prise en compte de la signification au moment du traitement logique avec l'absence totale de signification. D'où l'idée d'un langage formel artificiel composé de lettres et de symboles divers.
C'est pourtant la signification qui autorise la reconnaissance identitaire ainsi que l’existence de certains liens avec d’autres termes ; et confère ensuite évidemment du sens aux résultats. Si du point de vue des opérations logiques il importe seulement de reconnaître et de distinguer par leurs noms les termes affichés dans ce registre opératoire qu’est la mémoire de travail, il s'avère impossible de les utiliser comme des récipients vides que l'on pourait remplir ensuite à sa guise d'objets divers ; ce qui occulterait ainsi illicitement la multitude des liens potentiels cachés entre ces termes et le cahier des charges contextuelles requis pour leur constance. L'identité du terme réside dans C , c'est à dire dans l'inconscient.
Contrairement aux objets informatiques (cf. programmation orientée objet) nos objets de pensée ne sont jamais parfaitement déterminés (on ne saurait exhiber une liste exhaustive d'attributs de de méthodes) et la masse d'informations, à propos desquelles nous verrons le sens qu'il faut donner au mot information dans ce contexte, se perd dans la complexité de C . Nous y reviendrons à propos des "termes constants".
En instantané nous ne manipulons ainsi que des identités formelles. Nous pouvons d’ailleurs vérifier que les termes considérés ne délivrent les informations multiples qui les individualisent, et qui consistent en relations reconnues comme « vraies » avec d’autres termes, qu’à la demande, tels des menus déroulants.
Nos raisonnements se construisent ainsi par une succession de registres d’attention consciente. Remarquons que les identités formelles de nos registres opératoires de cette attention consciente peuvent aussi bien être des identifiants pré-linguistiques, images mentales, patterns, que de simples lettres ou des symboles comme il est d’usage en Mathématique . . . Nous pensons décrire ainsi (de façon certes schématique, très vague et bien imparfaite) un processus tout à fait fondamental de notre pensée en action : le passage obligé par une manipulation formelle.
Il est facile de le vérifier avec une petite expérience de lecture. En se forçant à enchaîner très rapidement les points de fixations on peut très bien déchiffrer les mots du texte, les reconnaître et les distinguer, par exemple en se souciant seulement de leur orthographe ou en pratiquant l'écrémage à la recherche d'un mot précis, sans laisser l'esprit assimiler le sens de l'écrit et encore moins le mémoriser.
Il va de soi qu'en temps normal c'est une partie du sens qui occupe toute notre attention, donc le résultat des opérations conjointes de ce qui se passe dans les registres que nous ne séparons conceptuellement qu'afin de les décrire.
NB : Aucun concept : mémoire immédiate, métamémoire, registres tampons, mémoire à long terme, etc. n'existe indépendamment des autres.
Ces entités ne correspondent qu'à des distinctions descriptives utilitaires. Ce qui est ainsi décrit ne saurait fonctionner que solidairement ; d'une façon qui échappe à notre analyse. Une description plus réaliste nécessiterait bien des connaissances supplémentaires ! D'une façon anatomo-clinique, par exemple, nous savons qu'aucun centre n'est dépositaire de la totalité d'une fonction cérébrale, même si une lésion est susceptible de désorganiser cette fonction...
c désigne la référence à ce lieu des manipulations formelles sises en mémoire de travail.
Dans son excellent ouvrage "Tout sur la mémoire" Bernard Croisile reconnaît qu'elle est peu connue du public, malgré son importance essentielle et le fait qu'elle soit utilisée en permanence. Cette méconnaissance contribue très certainement à occulter l'aspect nécessairement dynamique de notre fonctionnement cérébral.
"La métamémoire se définit comme la connaissance que nous avons de notre propre mémoire, la conscience subjective que nous développons à son sujet et le contrôle que nous exerçons sur elle. La métamémoire intervient lors de chacune des trois étapes de la mémoire : apprentissage, stockage et rappel."
En fait, le terme métamémoire recouvre plusieurs fonctions. Bernard Croisile la définit ainsi :
J'en retiendrai plutôt la connaissance que le cerveau a de sa mémorisation à long terme (i.e. dans l'inconscient, donc de C). C'est le résultat d'une introspection éventuelle que nous percevons en conscience. Lorsque notre attention est sollicitée par la représentation (par exemple le nom), d'une donnée : d'une part notre esprit sait qu'il sait et d'autre part il nous délivre le sentiment d'assurance de cette (re)connaissance. Si la métamémoire ne délivre pas ce sentiment notre attention est sollicitée et se focalise sur ce problème.
Les mécanismes, certainement fort complexes, de la métamémoire assument ainsi des fonctions essentielles d'intermédiaires entre c et C .
Concernant notre propos il faut retenir que nous ne manipulons dans c, donc en mémoire de travail, que des étiquettes de données reconnues. Autrement dit, par exemple : le nom du terme, sans considération de la complexité du nœud relationnel qu'il représente. C'est en ceci que le traitement logique effectué dans c opère d'une façon strictement formelle. Le sens intervient en amont pour garantir la reconnaissance identitaire du signe et en aval pour intégrer à la complexité du sens le résultat de la manipulation logique qui apporte de nouveaux liens avec d'autres termes. Et ceci n'est possible que grâce au travail de la métamémoire.